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Le nouveau Premier Ministre, lors de son discours de politique générale[1], s’est montré offensif en réaffirmant l’autorité républicaine.

Durant l’été, l’actualité s’est faite l’écho de plusieurs faits graves (Saint-Ouen, Saint Denis, Nice et Grenoble) sur fond d’occupation de l’espace par des bandes rivales notamment liées au contrôle du trafic de drogue.

C’est à Nice, précisément, que le 25 juillet dernier, le Premier Ministre a fait l’annonce de la mise en place d’une amende forfaitaire délictuelle (AFD) de 200 euros.

Avant tout, reconnaissons que cette AFD — si elle est suivie et généralisée par le Parquet — permettra aux policiers d’éviter des procédures fastidieuses, aux effets limités qui les mobilisent au détriment de l’efficacité de l’action. Les principaux syndicats de police lui ont réservé un accueil assez bienveillant, reconnaissant que cette mesure constitue un gain de temps, leur permettant d’être plus efficace sur le terrain.

Mais l’est-elle pour l’autorité de l’État ? Sans doute trop tôt pour le dire : une évaluation devra être faite à courte, moyenne et plus longue échéance.

Tant que nous continuerons à minorer les incidences sur la santé publique de la consommation de stupéfiants y compris ceux qualifiés par démagogie de « drogues douces » voire d’acte récréatif, nous ne lutterons pas efficacement contre les trafics.

Pendant le confinement, le non-respect de cette disposition permettait aux forces de l’ordre d’intervenir et de sanctionner l’occupation abusive de l’espace public.[2] Nous pensons que pour être efficace, l’AFD de 200 euros pour consommation de stupéfiants doit se doubler d’une AFD pour occupation illégale de l’espace public, ainsi les forces de l’ordre tiendraient les deux bouts de la chaine répressive.

Nous pensons par ailleurs que si l’objectif est de frapper le consommateur au portefeuille, une amende forfaire délictuelle de 200 euros n’est pas significative, il faudrait doubler l’amende.

Nous pensons également qu’il faut que la manne financière provenant de l’AFD ne soit pas noyée dans le budget général de l’État mais fléchée et répartie comme suit :

– pour moitié (50%) dans des campagnes nationales de sensibilisation aux risques liés à la consommation régulière de stupéfiants.

– la seconde moitié restante doit venir sous la forme d’une dotation d’équipement pour les forces de sécurité.

Enfin, l’État — qui veut faire de la lutte contre « l’ensauvagement de la société » sa priorité — ne doit pas tomber dans le piège de la dépénalisation, d’autant moins s’il veut reconquérir les fameux territoires perdus de la République[3]. Pour se faire et selon une approche subsidiariste, l’opinion publique doit elle-même s’emparer de cette volonté et les représentants de l’État l’incarner au travers de deux vertus : la force et la tempérance pour un retour de la confiance.                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                          Cédric GRUNENWALD[4]

[1] Ramenée à 150 euros si elle est acquittée dans les 15 jours ou majorée à 450 euros en cas de retard de paiement
[2] Contravention de 135 euros. Art L3136-1 du code de santé publique
[3] L’exemple de Saint Ouen en Seine Saint Denis où des habitants ont passé un accord avec des dealers pour qu’ils assurent la tranquillité publique montre la faillite de notre système républicain.
[4] Associé gérant du programme ForTemps, cabinet qui développe ses activités autour de l’équation Sécurité = Force & Tempérance.


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Dans son adresse aux Français, le 14 juin 2020, le président de la République a fait le constat que « les temps imposent de dessiner un nouveau chemin » qui reposerait sur « de nouveaux équilibres dans les pouvoirs et les responsabilités (…) l’organisation de l’État et de notre action doit profondément changer. Tout ne peut pas être décidé si souvent à Paris ».

Comme souvent en période de crise, le regard se tourne vers le « terrain » et en l’espèce, vers les exécutifs territoriaux.

Généralement, s’ensuivent des propositions pour une nouvelle étape de décentralisation, étape qui s’apparente trop souvent soit à de la déconcentration, soit à une décharge de l’État sur des collectivités territoriales considérées comme des prestataires de services. Le scénario est classique — trop classique alors que l’heure des libertés locales a sonné. Faut-il alors le convoquer si l’objectif est de se réinventer ?

Un scénario de type Acte IV — ou V — de la décentralisation n’a rien d’évident.

Pourquoi ? Parce que le président de la République est seul. Le système de gouvernance de notre pays est vide et la verticalité du pouvoir présidentiel — assumée par Emmanuel Macron qui a fait le choix de la désintermédiation — flotte sur ce vide. Il en résulte que plus personne ne prend le relais des mesures décidées par l’exécutif. Le président de la République s’est peu appuyé sur les partenaires sociaux qui assistent aujourd’hui, marginalisés et désunis, à la ré-étatisation de la gestion de la sécurité sociale. Il en fut de même vis-à-vis des élus locaux accusés de mauvaise gestion alors que les analyses les plus sérieuses démontrent que, depuis plusieurs années maintenant, les collectivités ont retrouvé une capacité d’autofinancement importante.

Le président de la République est seul aussi parce que le caractère bicéphale de la Vé République, affecté par la mise en œuvre du quinquennat, fait de lui la cible et le fusible, en lieu et place du Premier ministre.

Cet état des lieux est grave. Invertébrée, la Ve République peine à se tenir débout. Son seul socle reste l’élection au suffrage universel direct du président de la République. Cependant, pour qu’un président de la République soit fort, il faut que sa légitimité s’appuie sur d’autres légitimités. Quels sont les relais sur lesquels il lui serait possible de compter ? Depuis la limitation du cumul des mandats, les parlementaires sont hors sol et leur légitimité est faible. Quant aux partis politiques, ils sont aux abonnés absents. Les seules légitimités relais sont les collectivités territoriales. Pendant la crise des gilets jaunes et la période covidique, c’est la structure territoriale qui a tenu le choc dans un véritable esprit républicain. Les collectivités territoriales ont montré qu’elles étaient là, prêtes à agir et à répondre aux urgences.

Dans ce contexte, faut-il pour autant appeler à un nouvel acte de décentralisation ?

À mon sens, ce n’est pas en ces termes qu’il faut penser l’étape d’après. Le dialogue avec les collectivités territoriales n’existe plus. Il faut l’institutionnaliser. Non pas à la manière des conférences nationales des territoires dont les portes ont souvent été claquées dans une atmosphère de défiance généralisée.

La République connaît une contestation démocratique fondamentale mais avant d’adapter ou de changer la Constitution, il faut la faire revivre. Certes, l’architecture étatique est à revoir mais la puissance publique ne peut se revivifier sans que les collectivités territoriales ne soient associées à parité.

Rappelons-nous, que le Conseil national de la Résistance (CNR) auquel le général de Gaulle rendait hommage le 12 septembre 1944 s’est nourri — dans un esprit de paritarisme — des apports des organisations syndicales pour œuvrer à la rénovation de la démocratie politique, économique, sociale et culturelle du pays.

Dans cet esprit, plutôt qu’à un nouvel acte de décentralisation, j’en appelle donc à un paritarisme État-Collectivités. Le « nouveau chemin » doit être celui d’une alliance paritaire avec des droits et obligations de l’État et des collectivités territoriales.

Un véritable paritarisme institutionnel État-Collectivités doit être construit, non pas de manière accidentelle mais de manière structurelle.

La notion du paritarisme est difficile à délimiter, au-delà du fait que son étymologie renvoie au latin « pars » qui signifie « en nombre égal ». Il est toutefois possible d’en tracer des contours nets : le paritarisme Etat-collectivités aurait pour objectif de confier une partie de l’action publique aux collectivités territoriales, conçues comme des partenaires républicains les plus adéquats pour gérer certains enjeux d’intérêt général, encore faudra-t-il les délimiter sans tomber dans le récit inépuisable des domaines de compétences. Car le paritarisme dans son esprit n’est pas une doctrine mais davantage un « procédé » juridique qui produit du dialogue fécond et donc des décisions tendues vers l’action.

Entrer en paritarisme suppose de reconnaître l’existence d’intérêts à la fois antagonistes et légitimes et à les dépasser pour produire de la norme.

Outil de responsabilisation, le paritarisme repose une conception de l’intérêt général très différente de la pensée classique française issue de la Révolution. Ses sources doivent être davantage recherchées dans le principe de subsidiarité.

En écho à ce principe, les collectivités territoriales pourraient pleinement justifier leur intervention à parts égales avec l’État grâce à leur connaissance de l’action publique en « circuit court » plus efficace que les structures et procédures de l’État dans bien des politiques publiques.

Je rêve d’un président de la République (quel que soit son nom) qui prenne le temps de réunir les grands élus territoriaux — non par accident, mais volontairement — pour prendre ensemble les décisions nécessaires à l’avenir de notre pays.

Jean-Pierre Balligand
Président de l’Institut de la Gouvernance Territoriale et de la Décentralisation


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« Le monde qui d’ordinaire nous est familier ne laisse aucune trace et il n’aura aucune commémoration. »

Relire cette citation du philosophe américain Henry David Thoreau (1817-1862), en cette période de confinement permet d’en goûter toute la saveur.

A l’heure où sont salués les soignants, les aidants, les caissières et manutentionnaires des supermarchés, des épiceries et les salariés des commerces de « première nécessité » on peut constater que le « monde familier » nous saute aux yeux.

En temps normal, ce monde-là laisse peu de traces dans la mémoire quotidienne. En temps normal, nous le croisons justement « par nécessité ». C’est un monde qui est toujours là ! Il est notre quotidien dans ce qu’il a de plus essentiel (se nourrir, se soigner…). Cette période a ceci de particulier qu’elle est tout autant révélatrice du « solide » qui nous entoure que de nos vulnérabilités individuelles et collectives.

Arrêtons-nous sur le « solide ». C’est grâce à ce « solide » que notre imaginaire va pouvoir se remettre à fonctionner. Afin que notre capacité d’imagination sorte de son anesthésie, il ne sera plus possible de remettre au lendemain l’examen de la réalité. Nous n’aurions jamais dû quitter le réel1 que certains considèrent à tort comme un mets trop ordinaire.

En regardant avec méfiance ce que nous n’aurions jamais dû quitter, (i-e le solide), nous sommes partis vers des horizons plus filandreux et liquides2 :

– le capitalisme anglo-saxon plutôt que le capitalisme rhénan;

– les flux mondiaux plutôt que les stocks territoriaux;

– la France des métropoles plutôt que l’alliance des provinces ;

– l’establishment mondial-parisien plutôt que les entrepreneurs territorialisés

– la consommation plutôt que la sobriété;

– la cigale plutôt que la fourmi;

– le snobisme de la novlangue plutôt que l’exactitude de la langue française

– les voyages low cost plutôt que la découverte des contrées nationales.

Il nous fallait bouger, nous adapter3 plutôt que de se « coltiner » le réel.

Le philosophe Bruce Bégout est de ceux qui croient que l’on peut encore réactiver la passion du réel non pas pour passer son temps « à disposer bien en vue sur sa table de travail, un échantillon de choses ordinaires »4 mais pour s’interroger sur ce qui semblait aller de soi et ne va plus.

Va-t-il de soi qu’une société suradministrée comme la nôtre rencontre autant de difficultés concernant ses stocks de masques et de matériel médical d’urgence ? Va-t-il de soi que « les collectivités locales comme les corps intermédiaires semblent tenir qu’un rôle secondaire au mieux instrumental : c’est à dire celui d’une simple courroie de transmission (…). Dans les faits, ces organisations tendent à s’affranchir des contraintes que voudraient leur imposer les services de l’État ; elles prennent leurs responsabilités, parfois au risque de se mettre dans l’illégalité ; mais leurs actions ne sont pas coordonnées avec les services de l’État »5

Comme le soulignent à juste titre les sociologues Borraz et Bergeron, « les initiatives qui émergent localement, et qu’il conviendra ensuite de recenser et d’analyser, démontrent l’existence de capacités nombreuses dans la société française sur lesquelles il faudra s’appuyer à l’avenir ».

Ces initiatives reprennent lien avec le fourmillement de toutes ces « actions libres » (c’est à dire les actions menées au nom de la subsidiarité) qui prennent vie depuis des années maintenant dans les provinces. Le réel de ces « actions libres » valorise le temps concret et solide. C’est ce réel qui va porter l’imaginaire des provinces qui fait tant défaut à la décentralisation.

N’oublions pas que le mot « subsidiarité » est issu de la racine latine – sub (sous) et sedere (être assis). Dans le langage militaire romain, les subsidiarii étaient les troupes de réserve qui ne servaient pas en temps normal mais constituaient un appoint en cas exceptionnel.

C’est à nous tous, subsidiarii, — troupes de réserve du monde familier — de commencer à imaginer le monde solide qu’il nous faut bâtir chaque jour.

Laurence Lemouzy

La rubrique Compte de faits, contes de fées : sous ce titre, l’Institut porte son regard sur…l’esprit des temps et des provinces

Notes

1.  Ici, un clin d’oeil à la réplique de Lino Ventura dans « Les tontons flingueurs »
2. V. Bauman Zygmunt, La vie liquide, trad. Christophe Rosson, Paris, Pluriel, 2013
3. V. Stiegler Barbara, « Il faut s’adapter »: sur un nouvel impératif politique, Paris, Gallimard, 2019.
4. Bégout Bruce, La découverte du quotidien, Paris, Éditions Allia, 2005.p.16
5. Borraz Olivier et Bergeron Henri, Covid-19 : impréparation et crise de l’État « , 31 mars 2020 https://aoc.media/

 


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Définition de « se confiner » :

« être enfermé dans un lieu; se tenir dans d’étroites limites »1

 

Cette définition est source de désarroi. Peut-être faut-il davantage se dire que l’on se tient en retrait. Ce déplacement sémantique peut nous servir car si le confinement induit une forme de passivité, le retrait valorise la transformation de nos actions individuelles et collectives.

 

Pendant ce retrait, au fil des jours, le temps n’a plus la même saveur, nous entraînant à prendre conscience de ce que nous avons constamment sous les yeux mais que nous ne voyons plus, nous-même d’abord, nos proches et puis notre vie matérielle aussi.

 
Et pour reprendre les mots de François Julien, vont apparaître « les transformations silencieuses qui n’ont cessé de travailler »2 pendant que nous ne regardions plus l’essentiel. Cette période de pandémie donne un relief particulier à la pensée du philosophe — et sinologue — dont les réflexions ont notamment porté sur la notion de transition. « La transition, écrit-il, échappe à notre pensée… La Transition fait littéralement trou dans la pensée européenne, la réduisant au silence »3.

 

Dès lors comment penser ce qui nous arrive ?

Sommes-nous en train de connaître une transition, un passage, une bascule ? Qu’adviendra-t-il après dans nos comportements, notre vie sociale, notre économie ?

 
Suivons les pas de François Julien en relisant un passage du Parménide4. Selon Platon, soit je suis assis, soit je marche. Je ne peux pas faire les deux en même temps. Les deux temps de l’avant et de l’après sont séparés, étanches. « Mais entre les deux, que se passe-t-il ? »5.

 
Dans la pensée européenne, cet entre deux — que l’on nomme transition — est « hors du temps », difficile à saisir. Dans la pensée chinoise, cet entre deux se dit en deux mots « modification-continuation » (bian-tong). Dès lors, l’entre-deux est ce moment où une modification nous fait « bifurquer » et où une continuation « se poursuit ». « La modification innove, la continuation hérite », souligne François Jullien6.

 
Reprenons une image que le philosophe emprunte aux Arts littéraires de la Chine ancienne : nous sommes sur une barque. On lève un instant les avirons. « Tel est l’art de la transition »7. A l’heure où s’écrivent ces lignes, nos avirons sont levés. Lorsque les avirons affleureront à nouveau l’eau, que se passera-t-il ?

Déjà certains, ici et là, énoncent des évidences : il y aura un avant et un après.

Mais encore… Pour Bergson, nous regardons le changement mais « nous ne l’apercevons pas »8. Nous supposons des changements à venir mais il nous est difficile de les apercevoir car « notre intelligence morcelle, isole et stabilise…Essayons de la rééduquer »9.

 
Gardons confiance, même si nous sommes étonnés par ce soudain, par sa brutalité parce que nous n’avons pas toujours su percevoir les transformations silencieuses qui, insensiblement, nous y a conduit.

 
En ce moment, le temps dort avec nous. Notre vie se rapporte au temps qui s’égrène. Restons chez nous pour que le virus s’érode, pour que du potentiel revienne. Levons les avirons…et gageons que la gouvernance publique et politique de notre pays est en train de se transformer silencieusement !

 
Laurence Lemouzy

 

Notes

1. Selon Le Larousse
2. Jullien F., Les transformations silencieuses, Paris, Grasset, 2009.
3. Ibid. p. 26-27
4. Platon, Parménide, 155d-157a
5. Jullien F, op.cit, p.27
6. op.cit, p. 31
7. op.cit, p. 35
8. Bergson H., La Pensée et le mouvant, Paris, PUF, 1993, p; 1366
9. Jullien F, op.cit, p.54


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La commune, un “pouvoir avec” et un lieu d’émotion

Le pouvoir d’une commune — comme de toute institution publique — est un « pouvoir avec » car la capacité à gouverner dépend de la capacité à se coordonner à d’autres qu’ils soient acteurs publics, économiques ou citoyens. Des liens plus que des lieux.

Parce qu’elle est le lieu de l’émotion (celle de la vie quotidienne avec ses bonheurs et ses déceptions), la commune sans doute l’espace le plus résistant au discrédit de la chose publique et celui où la transaction démocratique reste la plus vivante. 

Le maire sait que le quotidien est stratégique (le logement, les transports, la santé, l’éducation en particulier) et qu’en dépit des périmètres qui s’élargissent (ceux des intercommunalités et des régions), quelque chose résiste dans le « local ». Ce « quelque chose » est à relier au fait que la proximité (au sens de voisinage) est devenue une valeur en soi. 

Pierre Veltz parle d’un « virage actuel de nature principalement culturel »2 à travers un foisonnement de projets de toutes tailles dans le « local » sur fond de méfiance généralisée vis-à-vis du grand et du technocratique. 

2010-2019 : des changements administratifs, des mutations politiques et des turbulences sociales et démocratiques

Rien de nouveau, pourrait-on objecter ! Pas tout à fait car depuis ces derniers mois, le débat politique national est particulièrement, « liquide » donnant l’impression que nous ne sommes plus maîtres de nos destins. A contrario, une partie de la société française s’est agrippée aux ronds-points, estrades circulaires et solides, pour clamer ses émotions individuelles et collectives. 

Il est vrai que les codes ont changé lentement mais sûrement. 2010 – 2019 : presque une décennie qui nous a entraînés vers un changement plus profond que des ajustements. 

La séquence qui constitue la toile de fond de l’action publique aujourd’hui a débuté en 2010 avec l’adoption de la loi de réforme des collectivités territoriales, suivi de la réforme de la taxe professionnelle, puis en 2014 de la loi de Modernisation de l’action publique et d’affirmation des métropoles, de la loi portant Nouvelle organisation territoriale et de la République en 2015 : une séquence ponctuée par le changement de la carte régionale, l’élargissement des périmètres intercommunaux, la mise en œuvre des métropoles et celle des communes nouvelles. 

On a fait comme si ces réformes n’allaient pas impacter la « vraie vie » ; comme si ces lois étaient avant tout une affaire de spécialistes qui trituraient les catégories juridiques et les périmètres cartographiques sans incidence sur le quotidien des Français. 

Il est évident que ces réformes ont eu des effets à la fois géographiques, institutionnels et économiques. Mais pas seulement. Les Français ont vu d’autres effets se déployer sous leurs yeux : accroissement des déserts médicaux, effacement des services de l’État dans les zones rurales, baisse de l’investissement public, extension des temps de transport centre-périphérie, repli communautaire, etc… Le quotidien a été touché. Or le quotidien est stratégique. Il est même politique. 

Voir autrement l’action publique

Et si une des réponses s’appelait décentralisation politique ou fédéralisme assumé.

Car si la novlangue parle de « 3D », les provinces, les terroirs et les territoires se porteront mieux lorsque la sphère publique aura accompli sa propre réforme, lorsque les collectivités territoriales ne s’apparenteront plus à des sous-traitants du pouvoir dit “central”, lorsque la société française sera entrée mentalement dans une culture de la subsidiarité3

C’est bien parce que les pouvoirs locaux n’ont pas écrit leur propre récit4 que la décentralisation est restée au milieu du gué et qu’elle est dans une impasse.

L’imaginaire des territoires fait France. Il ne reste plus qu’à l’activer. Les citoyens l’ont déjà compris, les acteurs locaux le pressentent. Allons-y tous !

Laurence Lemouzy

La rubrique Compte de faits, contes de fées : sous ce titre, l’Institut porte son regard sur…l’esprit des temps et des provinces

Notes
1. Lundi 2 mars 2020 au Sénat, conférence, placée sous l’égide de l’Association des professionnels des affaires publiques (APAP), présidée par Laurent Mazille, autour d’Arnaud Bazin, sénateur du Val-d’Oise et Président du comité de déontologie parlementaire du Sénat ; Karine Goulet, Régions de France ; Laurence Lemouzy, IGTD et revue Pouvoirs Locaux ; Pascal Perrineau, (Sciences Po Paris) ; Nicolas Portier, ADCF et Bernard Sabanes, président d’Elabe. Débats animés par Vanessa Williot-Bertrand.

2. Pierre Veltz, « La France des territoires, défis et promesses », Editions de l’Aube, 2019

3. V. notamment « Les mots qui font société : Libertés locales, Subsidiarité, Réciprocité », 10è Edition des Entretiens de la Gouvernance Publique, le 28 octobre 2019, à l’Académie des sciences morales et politiques

4. V notamment Caillosse J., Les « mises en scène » juridiques de la décentralisation: sur la question du territoire français, Paris, France, LGDJ-Lextenso éd., 2009, vol. 1/. et La constitution imaginaire de l’administration: recherches sur la politique du droit administratif, Paris, France, Presses universitaires de France, coll.« Les Voies du droit, ISSN 0766-6764 », 2008, vol. 1/.


 


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Par Jean-Pierre Balligand, président de l’Institut de la Gouvernance Territoriale

Le 6 janvier 2020, Jacqueline Gourault, ministre de la cohésion des territoires et des relations avec les collectivités territoriales, lançait à Arras le processus de consultation territorialisé qui doit nourrir le projet de loi « décentralisation, différenciation, déconcentration » (3D) dans la perspective d’une présentation au conseil des ministres à la fin du premier semestre 2020. À cette occasion, la ministre a relié sa feuille de route aux annonces faites par le président de la République, lors du Congrès des maires, le 19 novembre 2019, à savoir que « la décentralisation devait s’assortir d’une logique d’efficacité dans la répartition des compétences, de lisibilité de l’action publique et d’une clarification des responsabilités fiscales ».

Sur le premier « D », le gouvernement souhaite « parfaire la décentralisation (…) dans les secteurs prioritaires du logement, des mobilités et de la transition écologique » ; prévoir « une dévolution du pouvoir réglementaire dans le champ des compétences déjà transférées ou susceptibles de le devenir » et développer « l’outil contractuel, la délégation de compétence et la participation à la gouvernance ». En matière de différenciation, il est question de promouvoir la différenciation sans attendre la révision constitutionnelle afin que « lorsqu’une spécificité objective le justifie, le droit puisse être adapté aux particularités du territoire national ». Par ailleurs, le gouvernement envisage « d’assouplir les conditions d’entrée dans les expérimentations locales et de renforcer l’accompagnement des collectivités territoriales dans leur conduite ». « Enfin, l’État devra poursuivre sa transformation par un vaste mouvement de déconcentration », écrit Jacqueline Gourault dans une lettre destinée aux Préfets du 13 décembre 2019.

Les actions annoncées s’apparentent peu sur le fond à un « vaste mouvement » tant elles font écho à des mesures déjà dévoilées courant 2019 : plans de relocalisation de certaines administrations hors de Paris et des grandes métropoles régionales ; déploiement du réseau France Services et de la nouvelle ANCT (Agence nationale de cohésion territoriale) qui a vu le jour le 1er janvier 2020 par un appui d’ingénierie personnalisé aux porteurs de projet.

Projet de loi « 3D », gare à l’illusion d’optique

S’engageant en 1982 dans la voie de la décentralisation, nous nous sommes arrêtés à mi-gué. Trente-huit ans après, ce qui mérite le plus d’attention dans cette affaire consiste en la différenciation. Une certaine autonomie normative des collectivités territoriale — que contient l’idée de différenciation — serait une chance pour la France et non un risque pour l’application du principe républicain d’égalité entre les citoyens même si vigilance il convient de garder. Cette évolution est logique, parce que seule elle permet de faire coïncider la théorie et la pratique de la décentralisation. Logique, parce qu’elle permet de répartir clairement les responsabilités politiques entre le niveau national et le niveau territorial. Logique, parce qu’elle permet de respecter des principes qui ne sont qu’en apparence contradictoires, l’égalité de traitement et la diversité des approches. Cependant, pour que l’affaire réussisse, il n’est pas inutile de rappeler qu’en matière de décentralisation, toute ambition implique une volonté politique forte d’aggiornamento. Et cette volonté, les élus territoriaux doivent les premiers en faire la preuve.

Renouer avec l’esprit militant de la décentralisation !

Sans doute faut-il que les égoïsmes territoriaux, les logiques de pouvoir, la morgue — même involontaire — des uns et des autres, les conservatismes de tous poils, s’effacent au bénéfice d’un processus de véritable dialogue. Du côté des élus locaux, il est temps de se faire confiance. Il est temps aussi de s’allier — l’union de l’Assemblée des maires de France, de celle des départements de France et de Régions de France à travers « Territoires unis » est de ce point de vue un bon début. Que les élus locaux aient le courage de faire les arbitrages nécessaires entre eux et de partir souder dans la négociation avec l’État. Il est temps que cessent les postures et les querelles de clochers celles-là mêmes qui ont empêché la vitalité des conférences territoriales de l’action publique (CTAP) initiées par la loi NOTRe. Les CTAP, un espace et un outil prometteur de bonne gouvernance locale, ont été malmenées — à quelques exceptions près ici et là — par des exécutifs bien en peine de coopérer et de se coordonner dans une mise en œuvre synchronisée de l’action publique à l’échelle de l’espace régional.

Par nature, l’État n’est pas généreux et il ne faut pas s’attendre à ce qu’il le soit davantage aujourd’hui qu’hier, à l’occasion du projet de loi « 3D » dont on perçoit l’emballage marketing rien qu’à le nommer. L’État aime à voir les collectivités locales divisées et leurs élus se diviser. Pendant ce temps, les collectivités sont abonnées au rang de prestataires de services ou de sous-traitants d’un État qui se délestent des compétences qu’il ne veut plus ou ne peut plus assumer.

Si l’on est de ceux qui pensent que la puissance publique est dans les territoires, alors militons pour que l’application concrète du principe de subsidiarité, le respect de l’autonomie et de la responsabilité locales, mais aussi la prise en compte de la diversité, aient désormais pleinement droit de cité. Ce processus, seul le pouvoir politique territorial uni peut l’enclencher d’une seule voix. Puisse-t-on collectivement comprendre que l’état préoccupant de la sphère publique française dans son ensemble (État et collectivités locales), comme la gravité de la crise sociale dans notre pays, exigent des réponses autres qu’homéopathiques.

Prenons au mot le Conseil d’État lui-même qui énonçait dans les conclusions de son rapport public en 1993 : « la décentralisation n’est pas un simple habillage, un prêt à porter, elle exige des habits neufs, du sur-mesure ». L’État est-il prêt ? Il faut l’espérer. Toujours est-il que les exécutifs territoriaux se doivent de l’être. Ils sont à une croisée des chemins dans l’affirmation de leur capacité à se chaîner et à « faire alliance ». Souhaitons que les militants de la décentralisation se mettent en marche.

 

J-P. B


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Le mardi 9 juillet 2019, l’Assemblée nationale a voté, en lecture définitive, la proposition de loi relative à la création d’une Agence nationale de la cohésion des territoires. Un nouvel acronyme « ANCT » s’ajoute à notre paysage institutionnel.

Cette nouvelle agence a été mentionnée pour la première fois par le Président de la République à l’occasion de la Conférence nationale des territoires[1], et s’entend du souhait de mettre en place un « Etat facilitateur »[2] dans la réalisation des projets des collectivités territoriales. D’ailleurs l’issue de cette annonce, le Premier ministre Edouard Philippe a missionnée Serge Morvan, préfet et Commissaire général à l’égalité des territoires, à l’élaboration d’un rapport de préfiguration de cette agence[3].

Si cette agence a pour apparence d’être un guichet unique dans la réalisation des projets entre les collectivités territoriales et l’Etat, elle a pour autant recueilli quelques points d’achoppement dans le débat parlementaire, et notamment, dans l’organisation dans son modèle de gouvernance.

 

L’ANCT : qui ? Quoi ? Comment ?

Le calendrier exact de sa mise en service n’est pas encore clarifié mais l’Agence nationale de la cohésion des territoires est bien née, du moins législativement.

Ainsi, au regard des éléments recueillis au sein des dossiers législatifs, il est proposé aux lecteurs une présentation organique et technique de cette structure.

– Quel est le statut de cette Agence ?

La création de l’ANCT apporte un modification du Code général des collectivités territoriales notamment le Titre III du livre II de la première partie dudit code.

Ainsi, l’ANCT est un établissement public et selon le nouvel Article L. 1231-1 du CGCT : « L’Agence nationale de cohésion des territoires est une institution nationale publique, créée sous la forme d’un établissement public de l’Etat »[4].

En cette qualité, l’ANCT disposera des critères propres à la qualification des Etablissements publics, à savoir : l’autonomie (dotée de la personnalité morale) ; le rattachement à un niveau de l’administration (l’Etat) ; et la spécialité (les compétences de cette agence sont clairement énumérés et délimités).

– Quelles sont les compétences de l’ANCT ?

L’ANCT ayant le statut d’établissement public, son champ de compétence est défini dans ladite loi. Rappelons que cette structure a été créée dans le but de remplir un rôle de trait d’union entre l’Etat et les collectivités pour la réalisation de leurs projets locaux et de servir comme un guichet-unique devant soutenir une relation partenariale simplifiée et fluidifiée.

Les missions assignées étant larges, voici ci-après une liste non exhaustive de ses principales missions :

– Conduire des « programmes nationaux territoriales » ;

– Soutenir et accompagner les projets portés par les collectivités territoriales et les autres acteurs locaux à des fins d’aménagement et de cohésion des territoires, y compris les projets numériques ;

– Impulser, animer et accompagner les projets et les initiatives numériques ;

– Favoriser l’aménagement et la restructuration des espaces commerciaux et artisanaux dans les quartiers prioritaires de la politique de la ville et ceux retenus dans le cadre du programme national de requalification des quartiers anciens dégradés.

– L’ANCT : une énième agence ?

La création de cette agence emporte dans son sillon le regroupement par transfert de missions d’autres agences existantes dont :

– l’intégralité de l’Établissement public national d’aménagement et de restructuration des espaces commerciaux et artisanaux (EPERA) créé en 1998 et qui sera dissout ;

– pour parti :

– le CGET : à l’exception de ceux assurant les fonctions relatives à l’élaboration et au suivi de la politique de l’État en matière de cohésion des territoires ;

– l’Agence du numérique : à l’exception de ceux employés à la mission « French Tech », telle que définie par le pouvoir réglementaire.

D’autres Agences sont mentionnées mais ne feront pas l’objet d’une intégration structurelle au sein de l’ANCT mais agiront dans le contractuelle à la mise en œuvre des missions :

– l’Agence nationale pour la rénovation urbaine (Anru) ;

– l’Agence nationale de l’habitat (Anah) ;

– l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe) ;

– le Centre d’études et d’expertise sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement (Cerema) ;

– la Caisse des dépôts et consignations.

– Quelle est la gouvernance de cette Agence ?

Cette question permet d’opérer la transition ci-après détaillée en ce que la gouvernance a constitué un point de débat important rappelant ainsi les maux récurrents qui existent entre l’Etat et les collectivités.

Le rôle des collectivités au sein de l’ANCT : un enjeu de gouvernance

La création de cette nouvelle agence devait être limpide à la vue des réactions favorables reçues suite à l’annonce du Président de la République en 2017 lors de la 1ère Conférence nationale des territoires.

Or, le débat parlementaire a été vif à l’approche de la question de la gouvernance de cette structure. La question conflictuelle : quelle place pour les élus locaux au sein de la gouvernance de l’Agence ? Qui de l’Etat ou des collectivités doit en assurer la direction générale ?

L’achoppement provoqué aux réponses apportées met de nous en lumière les oppositions qui rassemblent Etat et collectivités sur les enjeux territoriaux. Afin de mettre en avant cette tension, il convient de rappeler que cette proposition de loi avait bénéficié de la procédure accélérée. De ce fait après un premier désaccord entre les deux assemblées lors du vote en premier lecture, le passage en Commission paritaire n’a pas suffit à résoudre cette opposition. L’Assemblée approuvant que l’Etat soit aux « commandes » en tant que financeur, le Sénat militant pour un représentant des territoires à ce poste au regard des missions confiées à cette Agence.

C’est donc la version du gouvernement qui l’a emportée. Alors comment s’organisera la gouvernance de l’ANCT ? :

– Les représentants de l’Etat auront la majorité absolue au Conseil d’administration ;

– Le reste du conseil d’administration sera constitué de représentants des collectivités territoriales, d’un député et d’un sénateur, d’un représentant de la Caisse des dépôts et de représentants du personnel.

– Les élus locaux ont obtenu deux concessions : en cas de désaccord du collège des élus sur une décision, une deuxième délibération sera possible parmi les élus locaux. Puis la présidence de l’Agence sera au bénéfice des élus locaux tandis que la direction générale sera désigné en Conseil des ministres et nommé par décret laissant toujours peser la crainte de la lévitation de l’épée Damoclès d’un pilotage « jacobin ».

Quant au financement de cette nouvelle Agence, peu d’éléments sont encore clarifiées, il pourrait être interprété qu’elle ne bénéficiera pas de financements supplémentaires, se contentant d’agréger les budgets des établissements qu’elle réunit.[5]

Résumé de la navette parlementaire

 

Dépôt de la Proposition de loi portant création d’une Agence nationale de la cohésion
des territoires , n° 002 , le 2 octobre 2018

Par M. Jean-Claude Requier (Groupe politique RDSE)

Sénateur du Lot (Occitanie)

 

 

1ère lecture au Sénat le 2 octobre 2018

Rapport n° 98 (2018-2019) de M. Louis-Jean de NICOLAY, fait au nom de la commission
de l’aménagement du territoire et du développement durable, déposé le 31 octobre 2018

Texte n° 20 (2018-2019) adopté par le Sénat le 8 novembre 2018

 

 

1ère lecture à l’Assemblée nationale le 9 novembre 2018

Rapport n° 1662 de Mme Yolaine DE COURSON, fait au nom de la commission du
développement durable et de l’aménagement du territoire, déposé le 6 février 2019

Texte n° 242 modifié par l’Assemblée nationale le 12 mars 2019

 

DESSACCORD

 

 

Commission mixte paritaire, le 3 avril 2019

Rapport n° 433 (2018-2019) de M. Louis-Jean de NICOLAY, sénateur et Mme Yolaine DE COURSON, député, fait au nom de la commission mixte paritaire, déposé le 3 avril 2019
(numéro de dépôt à l’Assemblée Nationale : 1836)

 

DESSACCORD

 

 

Nouvelle lecture à l’Assemblée nationale le 4 avril 2019

Rapport n° 1939 de Mme Yolaine DE COURSON, fait au nom de la commission du
développement durable et de l’aménagement du territoire, déposé le 7 mai 2019

Texte n° 273 adopté par l’Assemblée nationale le 21 mai 2019

Nouvelle lecture au Sénat le 21 mai 2019

Rapport n° 561 (2018-2019) de M. Louis-Jean de NICOLAY, fait au nom de la
commission de l’aménagement du territoire et du développement durable, déposé le 12 juin 2019

Texte n° 115 (2018-2019) modifié par le Sénat le 20 juin 2019

 

 

Lecture définitive à l’Assemblée nationale 21 juin 2019

Rapport n° 2121 de Mme Yolaine DE COURSON, fait au nom de la commission du
développement durable et de l’aménagement du territoire, déposé le 9 juillet 2019

Texte n° 311 adopté définitivement par l’Assemblée nationale le 9 juillet 2019

 

 

 

[1] Le 18 juillet 2017, lors de la Conférence nationale des territoires, le Président de la République a annoncé la création de cette agence, annonce réitérée en novembre 2017 devant le congrès de l’Association des Maires de France. Source : Agence nationale de la cohésion des territoires – Sénat, http://www.senat.fr/dossier-legislatif/ppl18-002.html, consulté le 11 juillet 2019.

[2] Discours du Président de la République Emmanuel Macron au 100e congrès des maires de France., https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2017/11/23/discours-du-president-de-la-republique-emmanuel-macron-au-100-congres-des-maires-de-france, consulté le 10 juillet 2019.

[3] Morvan Serge, « Un engagement au service des dynamiques territoriales », Rapport au Premier ministre, Juin 2018 , p. 92.

[4] Assemblée nationale, Proposition de loi portant création de l’Agence nationale de la cohésion des territoires, texte adopté, http://www.maire-info.com/upload/files/ANCT_DEF.pdf , consulté le 10 juillet 2019

[5] L’Agence nationale de la cohésion des territoires sur les fonts baptismaux, https://www.banquedesterritoires.fr/lagence-nationale-de-la-cohesion-des-territoires-sur-les-fonts-baptismaux, consulté le 10 juillet 2019.


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Synthèse de la contribution des exécutifs départementaux
du Bas-Rhin et du Haut-Rhin

 

Le mardi 29 mai 2018, les présidents des conseils départementaux du Bas-Rhin et du Haut-Rhin, Frédéric Bierry et Brigitte Klinkert, ont remis au préfet de la région Grand-Est une contribution en faveur de la création d’une collectivité territoriale à statut particulier. Ce projet est le fruit d’une concertation des deux départements, enrichie par les contributions de 13.000 personnes, recueillies par le biais d’un site d’expression citoyenne. Cette contribution est une réponse à l’interrogation initiale : quelle Alsace voulons-nous d’ici 2050 ?

 

Devenir une région multilingue et fer de lance dans la coopération transfrontalière

La collectivité territoriale à statut particulier avancée par les deux conseils départementaux est une collectivité à la fois intégrée dans l’Union européenne, au service de ses habitants et moteur d’un dynamisme économique. Le premier enjeu est de mettre en valeur la position stratégique de l’Alsace eu égard à sa position de territoire transfrontalier. À partir de l’apprentissage de l’allemand et de l’anglais dès la maternelle, les départements souhaitent élargir le bassin d’emploi aux pays germanophones, ce qui permettrait de favoriser les programmes scolaires internationaux, comme l’Abibac ou les campus européens. Cette ambition d’ouverture vers l’Europe doit passer par une amélioration de la mobilité via l’axe rhénan, les raccords ferroviaires et d’autres grands projets d’infrastructure de sorte à faire lien entre Allemagne, France et Suisse. Pour cela sont imaginés par les exécutifs locaux des dispositifs de nature à faciliter les échanges fiscaux et sociaux entre les Etats et créer une zone d’activité franco-allemande. Un autre dispositif esquissé est l’intégration des alsaciens à un marché intégré à l’espace rhénan à partir d’apprentissage transfrontaliers et de salons des métiers interétatiques.

 

Se spécialiser sur des créneaux stratégiques de l’économie de la connaissance

Un autre enjeu mis lumière par la concertation alsacienne est le renouvellement de l’économie par l’innovation et le développement de relations entre secteurs professionnels. Il s’agit de mettre en valeur les points forts de l’Alsace, dont notamment les industries automobiles et textiles, pour faire face au renouvellement de l’économie par le numérique et la robotisation de l’industrie. C’est en valorisant son expérience en la matière que l’Alsace va pouvoir tisser des liens avec le pôle technologique allemand mitoyen. À terme, il s’agirait également de mettre en place une exportation agroalimentaire dirigée vers les grands hubs européens.

 

Mettre en valeur « l’exception touristique »

Le dernier enjeu porte sur la redynamisation « intérieure » du territoire par la valorisation de la vie culturelle, des secteurs touristiques, et des atouts que comporte l‘espace alsacien. Il s’agirait ainsi de favoriser la venue de visiteurs tout en confortant les citoyens sur la qualité de leur territoire, et d’améliorer la qualité de vie de cet espace frontalier par des services privilégiés tels que les sports en plein air, le terroir et le paysage singuliers. En somme, le dernier enjeu est de rassembler la société civile alsacienne en valorisant l’attractivité territoriale.

 

Quel scenario institutionnel ?

Pour parvenir à concrétiser ces aspirations, encore faut-il définir le schéma institutionnel propice au déploiement de la future collectivité d’Alsace. Seule la collectivité à statut particulier a été retenue par les exécutifs des départements, car elle permet tout à la fois la souplesse, la solidité, la réactivité, la proximité et les objectifs de durabilité qui permettraient la réussite de ce projet. Il s’agirait donc, en application de l’article 72 de la Constitution du 4 octobre 1958, de créer en lieu et place des deux départements une collectivité à statut particulier, analogue aux collectivités du Grand Paris, de Corse et de la métropole de Lyon. Ce protocole a été retenu comme le seul permettant de procéder à un transfert des compétences sans révision constitutionnelle. D’après l’avis du Conseil d’Etat n°393651 du 7 décembre 2017, « les dispositions particulières [propres aux collectivités à statut particulier] doivent être justifiées par les caractéristiques propres de la collectivité à statut particulier ». Les Présidents F. Bierry et B. Klinkert comptent sur la position transfrontalière de l’Alsace, son histoire, sa culture et son patrimoine, ainsi que sur l’existence d’un droit local alsacien pour justifier ces caractéristiques propres.

 

L’Alsace envisagée dans ce projet fonctionnerait comme un département, et correspondrait en ce sens aux dispositions du code général des collectivités territoriales et à la législation en vigueur relatives aux départements. Elle s’administrerait par le biais d’un organe délibérant composé de conseillers élus dans les cantons actuels et d’une commission permanente élue par ce dernier. Par la suite, le projet requerra d’institutionnaliser les spécificités de l’Euro-collectivité d’Alsace : son nom, son statut juridique, sa propre nomenclature comptable, l’articulation des droits et obligations de la nouvelle collectivité à ceux des précédentes, ses compétences élargies et les moyens financiers indispensables à leur exercice ainsi que les dispositions transitoires nécessaires à sa mise en place. Ce schéma est le seul retenu par les départements du Haut-Rhin et du Bas-Rhin car de nature à permettre l’octroi de compétences souhaitées par les départements et plébiscités par les citoyens au cours des concertations menées sur le terrain.

 

Pour consulter la contribution des exécutifs départementaux, merci de cliquer ici

 

 

 

Quelles compétences pour mettre en œuvre ce projet ?

La synthèse des propositions

 

Réunir insertion, formation et emploi : développer l’économie et l’agriculture de proximité 

Pour cela, doter la collectivité territoriale d’alsace :

  • des compétences départementales en matière d’insertion et d’emploi
  • d’une compétence partagé en matière de développement économique et d’agriculture, dans le cadre du chef de filât de la région et en déclinaison du SRDEII
  • de la compétence régionale en matière de formations sanitaire et médico-sociales, par transfert de compétence de la Région
  • d’une compétence d’intervention en matière d’apprentissage

 

Innover en matière d’action transfrontalière et sur le fond européen 

Pour cela, doter la collectivité territoriale d’alsace :

  • d’un champ d’intervention élargi en matière transfrontalière notamment droit d’option
  • d’une compétence de gestion et d’intervention en matière de fonds européens
  • d’une dimension transfrontalière des contrats de plan

 

Renforcer le bilinguisme au travers de l’enseignement

Pour cela, doter la collectivité territoriale d’Alsace :

  • de la compétence de recrutement des enseignants bilingues, au travers de conditions de recrutement renouvelées

 

Faciliter les mobilités

Pour cela, doter la collectivité territoriale d’alsace :

  • des compétences départementales en matière de gestion du réseau routier départemental
  • des compétences de l’État en matière de gestion des routes nationales
  • de la qualité d’autorité organisatrice en matière de mobilité
  • d’une fiscalité nouvelle concernant les poids lourds en transit

 

Promouvoir le potentiel touristique et soutenir e développement culturel et sportif du territoire

Pour cela, doter la collectivité territoriale d’alsace :

  • d’une compétence et du chef de filât de la culture scientifique
  • de la compétence « lecture publique » exercée avec des modalités élargies
  • d’une compétence et du chef de filât Inventaire du patrimoine d’Alsace
  • du chef de filât pour coordonner les initiatives publiques et privées en matière de promotion de développement et d’information touristiques en Alsace et du chef de filât en matière de tourisme pour la Destination Alsace
  • du chef de filât de la politique sportive sur le territoire

 

Améliorer le parcours et le cadre de vie des habitants

Pour cela, doter la collectivité territoriale d’alsace :

  • du chef de filât en matière d’habitat et de logement
  • du chef de filât en matière de parcours de vie des habitants

 

Positionner la collectivité territoriale d’Alsace en chef de file de la transition énergétique :

  • Donner compétence à la Collectivité territoriale d’Alsace pour l’élaboration et adoption du plan climat-air-énergie territorial en application de l’article L. 229-26 du code de l’environnement, en cohérence avec les objectifs nationaux en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre, d’efficacité énergétique et de production d’énergie renouvelable et de positionner la Collectivité territoriale d’Alsace en chef de file de la transition écologique sur son territoire

 


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Réforme constitutionnelle.
La différenciation territoriale : la singularité des territoires dans l’unité nationale

En juillet 2017, le Chef de l’Etat s’est exprimé, à deux1 reprises, devant les Parlementaires, pour présenter sa « certaine idée de la France2 »…et des territoires. Une cadence inédite annonçant, notamment, une réforme des institutions.

Moins d’un an après, et conformément au discours, le Gouvernement a élaboré un calendrier de réforme institutionnelle articulé autour de trois natures de projets de loi : ordinaire, organique et constitutionnelle.

Le premier volet de cette réforme sera constitutionnel. En effet, le projet de loi a été présenté devant le Conseil des ministres, le mercredi 3 mai 2018.

Parmi les dispositions du projet de loi constitutionnel figure celle de « Droit à la différenciation ». C’est-à-dire la reconnaissance de la diversité territoriale, formalisant ainsi le passage d’un droit à l’expérimentation déjà en vigueur pour les collectivités territoriales, à un droit à la différenciation.

L’occasion de faire un point d’étape sur cette notion méconnue mais aux enjeux réels.

Expérimentation, territorialisation, différenciation : de quoi parle-t-on ?

En 1994, l’Institut présentait une publication au titre provocateur « Vers la fin de l’Etat unitaire » qui donnait à lire autrement le rapport public du Conseil d’Etat pour l’année 1993 et qui dans ses conclusions précisait : « la décentralisation n’est pas un simple habillage, un prêt-à-porter, elle exige des habits neufs, du sur-mesure (…) »

La notion de « sur-mesure » renvoie ainsi à la prise en compte des singularités de chaque territoire pour en adapter l’habit, en l’espèce les compétences en matière de politiques publiques. La différenciation apporte-t-elle une réponse à ce « sur-mesure » territorial ?

C’est dans ce contexte que l’Institut avait conduit les premières réflexions à travers quelques interrogations ayant pour ligne directrice : est-il possible de décliner « égalité » et « diversité » sans contrarier l’unité nationale ? Peut-on encore croire à l’uniformité quand l’hétérogénéité existe partout, ou presque ?

La décentralisation est l’oeuvre d’un long processus législatif qui depuis plus de 30 ans poursuit son évolution. En effet, paradoxalement, la gouvernance territoriale n’est pas une matière immobile, et la décentralisation s’adapte au gré des transitions, des mutations de la société. C’est ainsi qu’ont émergé au fur et à mesure dans le vocabulaire de la décentralisation des notions telles que : expérimentation, territorialisation et différenciation. De quoi s’agit-il ?


• Expérimentation :

L’expérimentation législative locale est l’autorisation donnée par une loi à une collectivité territoriale d’appliquer une politique publique ne faisant pas partie de ses attributions légales, pour une période donnée.

Elle a été introduite dans la Constitution par la loi constitutionnelle du 28 mars 2003 aux articles 37-1 « La loi et le règlement peuvent comporter, pour un objet et une durée limités, des dispositions à caractère expérimental » et article 72 al. 4 « Dans les conditions prévues par la loi organique, et sauf lorsque sont en cause les conditions essentielles d’exercice d’une liberté publique ou d’un droit constitutionnellement garanti, les collectivités territoriales ou leurs groupements peuvent, lorsque, selon le cas, la loi ou le règlement l’a prévu, déroger, à titre expérimental (..). »

Le droit à l’expérimentation ouvert aux collectivités n’a eu qu’un succès limité en forçant la généralisation de l’expérimentation à l’ensemble du territoire.


• Territorialisation :

La « territorialisation du droit » constitue une formulation, plutôt abstraite, car riche de diverses significations. La doctrine souligne d’ailleurs la complexité de la formulation au regard de la pratique et la conçoit de façon « allusive, prudente, indirecte, impressionniste »3.

S’il fallait la définir : il s’agirait de l’application de règles de droit distinctes selon les différentes entités territoriales au sein de la République. Autrement dit, c’est la question de l’existence de lois ou de règlements différents selon les régions ou autres circonscriptions territoriales.

Cette question de la relation entre norme et espace reste difficile à aborder dans notre cadre juridique. À l’intérieur de l’espace étatique français a longtemps prévalu une vision « unitaire et indivisible » de l’organisation normative du territoire. La même loi pour tous a été comprise comme la même loi partout.


• Différenciation :

Comme évoqué ci-dessus, le droit à l’expérimentation ouvert aux collectivités n’a eu qu’un succès limité en forçant la généralisation de l’expérimentation. Une occasion peut-être manquée pour les collectivités d’adapter mieux encore les politiques publiques aux réalités des territoires.

Aujourd’hui, il est question de franchir une étape, celle de la non généralisation pour une décentralisation affirmée.

En 2012, la revue Pouvoirs Locaux y consacrait un dossier4 anticipateur. 6 ans plus tard, les esprits semblent mûrs pour s’emparer autrement de la différenciation. Ainsi le démontrent les initiatives locales telles que la Corse ou encore les départements du Haut-Rhin et du Bas-Rhin.

Cette envie de singularité territoriale trouve toutefois des limites dans la puissante mythologie de l’équation Unité = Uniformité. Simultanément, le succès de la décentralisation repose sur la capacité des territoires à dépasser leurs revendications catégorielles.

Différenciation territoriale et réforme constitutionnelle 2018 : où en sommes-nous ?

Au préalable, rappelons que le Conseil d’État avait été saisi par le Premier ministre d’une demande d’avis portant, d’une part, « sur la possibilité d’attribuer des compétences différentes à des collectivités relevant d’une même catégorie » et, d’autre part, « sur la possibilité de permettre aux collectivités territoriales de déroger à des dispositions législatives ou règlementaires qui régissent l’exercice de leurs compétences. »5

Dans cette décision attendue, le Conseil d’Etat a rendu un avis6, pour partie, favorable estimant « qu’une telle disposition constitutionnelle donnerait davantage de libertés et de responsabilités aux collectivités territoriales pour mener une action plus efficace, grâce à des marges de manoeuvre accrues, pour innover et pour adapter les lois et règlements qui régissent l’exercice de leurs compétences aux réalités des territoires. »7

Sur les aspects en défaveur, le Conseil d’Etat se montre réticent à l’inscription, dans la Constitution, d’une disposition prévoyant que « la loi ou le règlement régissant l’exercice des compétences des collectivités peuvent faire l’objet d’adaptations tenant aux caractéristiques et contraintes particulières des collectivités d’une même catégorie ». Considérant, notamment que la rédaction se rapproche de celle de l’article 73, portant sur les départements et régions d’outre-mer, et dont les particularités résultent principalement de l’insularité et de l’éloignement géographique.

Ainsi, dans l’actuel projet de loi constitutionnel, deux modifications de l’article 72 de la Constitution sont avancées :

• 1ère modification (différenciation-adaptation) :
Le gouvernement entend ajouter que certains textes de loi peuvent « prévoir que certaines collectivités territoriales exercent des compétences, en nombre limité, dont ne disposent pas l’ensemble des collectivités de la même catégorie. »

• 2ème modification (expérimentation) :
Le gouvernement souhaite faciliter l’expérimentation normative, qui permet aux collectivités de déroger, pour une durée limitée, à des textes législatifs ou réglementaires qui régissent l’exercice de leurs compétences.

Alain-Joseph POULET, Direction des études

1 Discours du 3 juillet 2017 devant les Parlementaires réunis en Congrès et Discours du 17 juillet 2017 lors de la Conférence nationale des territoires
2 Charles de Gaulle, Mémoires de guerre – L’Appel : 1940-1942 (tome I), éd. Plon, Paris, 1954
3 Pouvoirs Locaux n°98, « La territorialisation du droit », 2013
4 Pouvoirs Locaux, n°93/Juin 2012, Dossier « Principe d’égalité et différenciation territoriale »
5 http://www.conseil-etat.fr/Decisions-Avis-Publications/Avis/Selection-des-avis-faisant-l-objet-d-unecommunication-particuliere/Differenciation-des-competences-des-collectivites-territoriales-relevant-d-unememe-categorie-et-des-regles-relatives-a-l-exercice-de-ces-competences
6 CE, 7 décembre 2017, n° 393651
7 Idem


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